4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 07:00

Chers tous, je vous écris de Schweighouse-sur-Moder...

 

 

 

Durant son périple en Alsace méridionale, François avait cru bon se présenter comme originaire de Schweighouse-sur-Moder, pensant que l'intégration serait plus facile. Mais cela lui a valu d'être gentiment  traité  de peckser . C'est par ce nom d'oiseau  en effet que les Haut-Rhinois désignent les Bas-Rhinois, et que semble-t-il on peut traduire par pecno.

Ce détail ne l'a nullement empêché de profiter pleinement de ce séjour.

Il a d'ailleurs découvert qu'un autre Schweighouse existe dans le 68: Schweighouse-Thann.

 

Pâle copie en vérité de l'authentique Schweighouse: Schweighouse-sur-Moder, bien sûr.

 

C'est la cinquième fois qu'il y vient depuis le début de son expérience. En ce premier mercredi d'août, il a décidé de se poser  un peu. Enfin, s'il y parvient...

 

 

  

 

  Chapitre 1  Il serait temps de donner des nouvelles à la famille restée au pays.

   

En fin de matinée, à peine arrivé à Schweighouse en ce mercredi 4 août, François réalise qu'il  a tout bonnement oublié de  sacrifier à une sacro-sainte tradition du tourisme classique: écrire des cartes postales!

 

 

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Un mois sans nouvelle du front: la famille restée au pays doit se vexer, voire s'inquiéter, même si elle connaît l'énergumène.

Trouver ne serait-ce qu'une carte postale. Mais où? Le débit de tabac bien-sûr, en face de la Mairie. Il s'y rend sans plus tarder. Des cartes postales il y en a bien (fleurs, chats...) mais pas de Schweighouse!

"Je cherche une carte postale de Schweighouse-sur-Moder, s'il vous plaît"

La buraliste lui montre l'endroit où il peut en trouver, mais il est désepérément vide. Elle les a pourtant vues hier encore.  

Quelle déception!

Lueur d'espoir: son mari arrive, la dame lui explique. Il dit:

"Un car de Sud Coréens est arrivé hier soir: Ils m'ont littéralement dévalisé.Je vais voir si j'en ai en stock".

Les minutes paraissent des heures à François. Quel suspense!

Pendant ce temps, des personnes pressées n'hésitent pas à acheter le journal régional ou des cigarettes, ignorant ce qui se joue! Imaginent-ils un seul instant que s'il n'envoie pas de carte postale de Schweighouse, il sera tout simplement interdit de séjour dans sa maison familiale?

Sa vie tient à un fil. Son destin dépend de cette carte postale...

" Vous avez sacrément de la chance: il en reste une!"

François saute littéralement de joie, serre chaleureusement la main du patron. Emporté par son élan, il achète aussi le journal régional (il doit vraiment être ému) et une boîte de Tic-Tac citron vert et orange (une folie). Le tout dans un petit sac.  Du coup, il ne l'a même pas vue, la carte postale.

 

Un endroit pour l'écrire, confortable et agréable, voilà ce qu'il faudrait maintenant. Rue d'Ohlungen, il tombe sur un salon de thé fort sympathique qui convient parfaitement. On dirait que c'est fait exprès! Installé sur une petite table en extérieur, à l'ombre, il va pouvoir rédiger tranquillement sa carte, le tout en savourant une fraise à l'eau bien fraîche et bien tassée ( qu'il affectionne particulièrement, mais il sait qu'il n'est pas le seul à Schweighouse...).

 

 

 

 

Chapitre 2 Une fameuse carte postale.

 

C'est seulement à ce moment précis qu'il découvre la carte postale. Et c'est un choc:

 

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  Non seulement elle doit pas mal dater déjà, mais en plus dans le genre kitsch, elle se pose là. Sans compter la qualité médiocre des photographies. On ne peut pas dire qu'elle donne envie de visiter la commune.

Elle plaira au moins à sa maman qui collectionne justement ce genre de  cartes postales, découpées en quatre parties égales (elle dit que ce sont les meilleures!).

 

 

Il se demande si les choix des auteurs pour représenter Schweighouse sont les plus pertinents.

Les deux églises d'abord. Bonne idée. Schweigouse-les-deux-Eglises, l'une protestante, l'autre catholique. C'est un aspect important de la commune.

La Maison Communale. Siège du pouvoir municipal, certes,  mais le bâtiment mérite-t-il tant d'honneur? Il remarque qu'à l'époque, les cinq drapeaux étaient identiques au fronton: celui de la France. Il faudra décidément qu'il s'intéresse de plus près à cette question.

Le Monument aux Morts. Il l'a vu, mais ne s'y est pas encore arrêté. Quant à la maison qui est derrière, il l'avait remarquée dès le premier jour (on ne peut pas faire autrement). Il pense qu'il s'agit de l'ancienne Brasserie La Couronne.

Il décide d'aller y faire un tour rapidement , tout en laissant ses affaires au salon de thé, avec l'aimable autorisation de la patronne. Il emporte quand même le livre qui lui sert de guide.

 

Une fois devant le  Monument aux Morts, il constate comme chaque fois en Alsace l'absence de mention "Morts pour la France", souvent présente ailleurs, comme dans sa Bretagne.

 

 

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 Et pour cause, les Schweighousiens étaient allemands en 1914-1918 et 1939-1945.

Les habitants disparus sont donc tout simplement "victimes des guerres". Les sculptures qui entourent l'inscription insistent sur le deuil: des femmes se recueillent, l'une avec un enfant, l'autre seule. Ici, pas de valorisation du combattant, mais plutôt un pacifisme plus viscéral qu'idéologique et qui ne dit pas son nom, une fatigue des conflits entre France et Allemagne dont l'Alsace fait les frais. François a lu que Schweighouse a été détruit à 80% par la Seconde Guerre Mondiale!

Il se dit que cette spécificité doit forcément donner aux cérémonies du 11 novembre et du 8 mai une  atmosphère particulière.

Grâce au livre qui ne le quitte plus désormais, il constate que lors de l'inauguration du monument  en 1936, c'est  le nom "Schweighausen" qui figurait. Il n'est pas étonné puisque la commune ne s'appelle Schweighouse-sur-Moder que depuis 1949.

Dommage qu'il soit si mal placé, ce monument: il faut dire qu'en 1936, il n'y avait pas tant de circulation!

  

Retour au salon de thé. Et retour à la fameuse carte postale.

La quatrième et dernière photographie est sans doute la meilleure:" Couple d'Alsaciens" précise la légende.  Alors là, François se paye une partie de rigolade en solitaire.

En guise de couple, deux enfants (six ans?). En costume traditionnel, mais est-ce bien celui de Schweighouse (la coiffe de la jeune fille, notamment)? Derrière eux, force géraniums rouges ou roses. Devant eux, encore mieux: une table, recouverte d'une nappe qui en remet une couche, avec comme illustrations géraniums, couple de danseurs en costume et colombages. Sur la table, un kugelhopf intact, mais aussi un verre à pied (vide) et une bouteille de vin blanc (alsacien, vous l'aviez deviné? Ah bon)...débouchée. Il semblerait en regardant de plus près que le petit garçon tient le tire-bouchon! Le tout avec le soleil dans les yeux, s'il vous plaît.

 

François veut bien se faire ermite si ce cliché (c'est le cas de le dire) a été pris à Schweighouse et si ces enfants sont de la commune!

 

Mais tout cela ne l'a pas fait avancer dans la rédaction de sa carte. Pour éviter  l'impression désagréable de ne pas avoir avancé dans sa tâche, il écrit un conventionnel:

"Chers tous,

 Je vous écris de Schweighouse-sur-Moder".

 

 

Puisque cela lui a bien réussi depuis le début (tant sur le plan gastronomique qu'humain), il décide de manger dans un restaurant. On lui en indique un qu'il ne connaît pas encore. Il faut prendre la Rue Wodli quidevient Rue de la Gare. Ça tombe bien: il n'a pas encore parcouru cet axe en marchant.

 

 

  Chapitre 3 Un coup de blues, papier Schweighouse.

 

 

Une fois de plus, il a bien fait de suivre son instinct.

Non seulement il a bien mangé, mai en plus il fait la connaissance d'un vieux monsieur encore alerte (quatre-vingt quinze ans bien sonnés) qui a travaillé à la papeterie. François a lu les quelques pages consacrées à cette activité dans son livre-guide, mais rien ne vaut le témoignage d'un acteur en chair et en os.

Visiblement ému, l'homme tient à raconter l'âge d'or de cette activité, l'époque de la Cenpa (Centrale Papier), créée en 1930, qui comptait plus de 1000 employés avant la Seconde Guerre Mondiale.

En fait, la fabrication du papier avait commencé dès 1893, avec l'installation de la première machine. C'était un groupe allemand à l'époque. Il faut dire que le site, dit du Geisselbronn, était attractif: du bois (la forêt de Schweighouse que François ne connaît toujours pas), de l'eau (la Zinsel, d'après le panneau et le plan), une bonne desserte.

" La Cenpa nourrisait presque tout le village!" En effet, le livre précise que "80% de la population du village travaille (alors) à l'usine à papier".

Il se souvient de la devise de l'entreprise, là aussi rappelée dans le livre:

"Un pas vers la Cenpa, cent pas vers la fortune".

 

Après le repas, l'homme tient à montrer le lieu à François. C'est tout près, ils s'y rendent à pied, tranquillement. Enfin, presque: cette rue aussi est victime d'une circulation intense et trop rapide.

Il y a toujours une papeterie: Sonoco Paper France. Quel dommage qu'ils ne puissent pas pénétrer dans l'enceinte! De toute façon, l'usine a été très détruite pendant la dernière guerre (à 90% selon sa source habituelle). C'est comme si le vieux monsieur voyait se dérouler sous ses yeux des scènes de sa vie passée. Il prononce alors quelques phrases en alsacien, comme une prière.

 

Sur le retour, il conseille à François d'aller voir la Villa, ancienne résidence du directeur de la papeterie. Il le remercie autant qu'il le peut et rejoint ladite Villa.

 

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Dès le premier soir, il avait vu cette bâtisse, il avait même dormi juste à côté, dans le parc. Mais, sans trop savoir pourquoi,  il ne voulait pas l'approcher trop tôt. Il faut dire qu'elle tranche avec le reste. Imposante, bien visible de la Rue du Faubourg, elle semble dater de la fin du XIXème siècle.

 

Une sculpture métallique intéressante, avec un personnage rouge qui surplombe un socle gris, le met sur la piste d'un bâtiment à vocation culturelle.

Sur la façade donnant Rue du Faubourg, une inscription, qu'il croit déchiffer: "Letsch Mühle". Un ancien moulin?

A l'entrée, une plaque indique que le bâtiment  a été inauguré le 17 septembre 2004. Il s'agit en fait de la bibliothèque municipale. Celle-ci était auparavant  dans la maison Backhusen,  à colombages, Rue du Temple. François le sait depuis le deuxième mercredi déjà.

 

Il se dit qu'il va pouvoir s'installer tranquillement pour enfin rédiger sa carte postale, et pourquoi pas lire l'un ou l'autre ouvrage par la même occasion, ou encore obtenir quelques informations intéressantes.

 

 

Une terrasse est ouverte aux usagers de la bibliothèque. Il se place  dans un coin, à l'ombre. Toujours cette litanie incessante des véhicules motorisés, mais enfin c'est bien agréable tout de même.

Plutôt satisfait de sa prose, il appose (enfin!) sa signature au dos de la fameuse carte postale. C'est à ce moment que deux personnes viennent sur la terrrasse, sans le remarquer. Un couple, la trentaine.

Elle: "Nous avons vécu de si bons moments ici...C'était hier, mais cela me paraît tellement loin"

Lui: "Oui, c'est vrai. ..J'ai encore du mal à prendre le chemin de la Villa..."

Elle: "Moi aussi. Je me force, pour les enfants. Mais le coeur n'y est plus"

Lui: "Tu te souviens de cette pièce dans le Théâtre de Poche. Une troupe allemande. Autour du petit déjeuner"

Elle: "Si je m'en souviens, avec les enfants, nous en reparlons encore. C'était pourtant en 2006!"

Lui: " Quel gâchis tout de même! Supprimer un Relais Culturel. Ces gens au pouvoir n'ont jamais mis les pieds à aucun des spectacles ou activités proposés par Expressions Communes. Le Maire  ignorait même la Villa!"

Elle: "Ils n'ont même pas été capables de rendre hommage à l'équipe qui pendant toutes ces années a oeuvré pour éveiller les jeunes et les moins jeunes aux pratiques artistiques!"

Il semble à François que la voix de la dame s'étrangle et qu'une larme coule sur sa joue.

 

 

Ce dialogue l'intrigue: il veut en savoir plus. Il s'éclipse discrètement et se poste à la sortie de la Villa pour aborder le couple.

Il a bien fait. Habitants de Schweighouse depuis une dizaine d'années, ils apprécient sa démarche et sont prêts à lui en dire plus.

Il passe la soirée avec toute la petite famille. Un moment délicieux qui lui laisse pourtant un goût amer car ce qu'il apprend n'est pas reluisant. Maintenant, il sait qui  c'est ce Marcel!

 

 

Heureusement, il est capable,lui, de faire la part des choses. Il sait que les élus passent et que les citoyens restent.

Il ne confond pas commune et municipalité. C'est pourquoi il sera là mercredi prochain, avec la ferme intention de profiter des activités sportives et de loisirs proposées à Schweighouse-sur-Moder.

 

D'ici là, c'est dans la Lorraine proche (la terre de ses ancêtres maternels) qu'il va passer la semaine.

 

 

 

 

Vincent FAVRE.

 

 

 

Des citoyens schweighousiens
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