14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 09:55

 

À la recherche des clichés de l'Alsace à  Schweighouse: mythe ou réalité?

 

François s'est endormi sans difficulté, non sans avoir pris le temps au préalable de contempler la voûte étoilée, moment sacré hélas perturbé par une sorte de faisceau lumineux très fâcheux dont il ignore l'origine et qui lui a fait penser  à une défense anti-aérienne ou bien à une prison haute sécurité. Schweighouse n'est tout même pas en état de siège! 

 

 

Au petit matin, un homme vient promener ses chiens dans le parc et lui indique qu'il ne pourra pas rester là, que c'est interdit, que la police municipale veille et réprime durement les infractions en tout genre. Il connaît ce genre d'accueil chaleureux, sourit, remercie le monsieur dont les chiens assouvissent ostensiblement des besoins sans doute pressants (et probablement durement réprimés par la police municipale).

 

Il n'aura pas à chercher un endroit légal  et conventionnel pour dormir à Schweighouse car, fidèle aux contraintes qu'il s'était fixées au départ, François n'y passe qu'un jour par semaine, en l'occurence le mercredi. Le reste du temps, il quitte sa posture de voyageur  expérimental et redevient un touriste "normal", qui visite  les lieux les plus féquentés.

Cette semaine, son programme comprend Haguenau, les deux villages de potiers (Betschdorf et Soufflenheim, à moins que ce soit l'inverse), le Fleckenstein, Wissembourg, une marche de 40 kilomètres  dans les Vosges du Nord et enfin un petit plongeon bien mérité dans la piscine de Niederbronn-les-Bains. Il avait pensé à un petit parc d'attractions qui lui semblait fort sympathique dans une commune dont il ne parvient pas à retenir le nom, mais il n'a pas osé y aller seul...

 

Pleinement satisfait de ses découvertes (sous un soleil de plomb), il éprouve pourtant une certaine impatience à retrouver Schweighouse-sur-Moder  ce mercredi14 juillet.

En ce jour de fête nationale, il a décidé de partir à la recherche des clichés de l'Alsace, ceux des cartes postales et autres dépliants touristiques, dont un ami connaisseur de la région lui avait signifié que l'on peut les décliner en six "c".

 

les-6-C

 

 

 

Il allait commencer par les colombages. 

 

 

 
Chapitre 1 Les colombages ou petits pans  de bois qui ne tenaient plus guère.

 

 

Pourquoi  les colombages? Sans doute parce qu'il affectionne particulièrement l'architecture, régionale notamment, et parce qu'il avait mercredi dernier découvert un beau specimen dans le village. 

 

 

À 8 heures 30 du matin, il pouvait   s'estimer heureux de n'avoir attendu que vingt minutes à la sortie de Niederbronn pour qu'un automobiliste fort aimable accepte de le conduire à Schweighouse où, par chance, il allait aussi.

 

  La discussion s'engage.

- Vous ne passez pas vos vacances à Schweighouse!

- Si, en quelque sorte.

- Quelle drôle d'idée! (Il emploie alors une expression que François ne comprend pas, mais qui marque un étonnement disons...énorme)

- Pourquoi est-ce si drôle?

- Mais enfin, il n'y  a rien à voir à Schweighouse!

- Je n'en suis pas si sûr. Aujourd'hui, par exemple, je pars à la recherche des colombages.

- Des quoi?

- Des maisons à pans de bois...Avec des poutre apparentes sur les murs extérieurs si vous préférez.

- Ah (puis autre expression, incompréhensible à nouveau, mais accompagnée cette fois d'un rire assez fort et assez long, même très fort et très long en fait). Et bien, ce sera vite fait!

- Vous en connaissez?

- Je vous y conduis si vous voulez. En fait, vous ne pouvez pas les rater.

 

À l'entrée de Schweighouse-sur-Moder, François découvre la zone commerciale de la commune qu'il n'imaginait pas si étendue. Il espère avoir le temps de la parcourir un mercredi prochain.  Il retrouve la gare, mais dans l'autre sens, et se repère mieux alors. Il revoit les panneaux de sortie, puis d'entrée d'agglomération et ne peut réprimer un petit sourire...

 

 

Roland ("Appellez-moi Roland", lui avait dit l'automobiliste) amène François devant la maison qu'il avait déjà repérée la semaine passée.  Ils sortent de la voiture et Roland lui raconte ce qu'il sait.

Maison Backhusen, en piteux état alors , puis rachetée par la commune, restaurée pour abriter la bibliothèque municipale inaugurée en 1998. Depuis 2009, elle accueille deux associations que Roland conseille à François de découvrir: Summerlied et AGHSE. L'une pour le festival, qui aura lieu en août et l'autre pour l'histoire de la commune.

- C'est un bonne chose d'avoir sauvé cette maison, non? Risque François. 

- Sans doute, mais ne vous y trompez pas: elle n'a pas été reconstruite à l'identique: les colombages ne correspondent pas à ceux d'origine!

- C'est en quelque sorte du passé recomposé!

 

Roland conduit ensuite François dans l'autre grande artère de la commune. Sur la plaque du premier bâtiment, François distingue "Route d'Ohlungen", mais sur le plan, c'est bien "Rue d'Ohlungen" qui est indiqué. Alors, Route ou Rue? Il se dit que ça n'est pas un détail: ne roule-t-on pas plus vite sur une route que dans une rue? Et il est vrai que l'on y roule trop vite.

 

Quoi qu'il en soit, la rue possède encore quelques bâtisses à pans de bois, dont certaines de grande taille. Roland montre un ensemble de logements sociaux eux aussi reconstruits.

 

 

 logements-sociaux-rue-d-ohlungen

 

 

"Voilà, vous avez fait le tour de la question! Maintenant, je dois vraiment y aller".

François remercie Roland.

 

Mais il sait que son guide improvisé se trompe. Non seulement parce qu'il s'agit d'en savoir plus sur les raisons du peu de colombages dans cette commune pourtant alsacienne (la guerre sans doute, mais quoi encore?), mais aussi parce qu'il se doute que d'autres maisons à pans de bois existent.

Il décide alors de sillonner les rues des quartiers plus résidentiels et il tombe sur de nombreuses maisons récentes (années 90, voire 2000 pour certaines) qui possèdent des colombages, ce qui révèle un souci de s'inscrire dans une tradition régionale assez forte. De même en Bretagne, on tente d'utiliser le granit pour certaines constructions récentes, et même des lotissements.

 

L'une de ces maisons attire particulièrement son attention. Non seulement elle a des colombages, mais elle a pignon sur rue, située qu'elle est à un angle, elle est plutôt grande et possède une installation qui intrigue François. Une affichette est placardée: les propriétaires ont l'autorisation de recevoir des cigognes!

Alors là, il ne pouvait pas tomber mieux: un nid de cigogne. C'est justement le deuxième "c" des clichés alsaciens! Le nid est désespérément vide, mais enfin, c'est un bon début.

Une femme s'approche de la maison et, visiblement de mauvaise humeur, lui demande ce qu'il cherche. Il la rassure et explique sa quête.

Malgré les explications confuses et bien peu motivées de la dame en question, il croit comprendre qu'il doit rejoindre l'ancienne bibliothèque municipale. Ça tombe bien, il la connaît.

 

 Il s'y rend le plus vite qu'il peut et s'assoit sur un banc en bois, attendant que la chance lui sourît.

 

 

 

Chapitre 2 Cigognes: le grand retour?  

 

 

À 10 heures 30, ne voyant rien venir, il décide de s'aventurer dans la Rue du Temple. Essayant d'imaginer un ancien temple romain en ce lieu, il débouche sur une grande et belle maison de caractère (malgré l'absence de colombages...), sans doute des années 1880, qui semble abandonnée à son triste sort. Il sort son appareil photo, observe un peu pour choisir un angle et tombe, mais oui, sur un autre nid de cigognes, au fond du jardin!

Comment y accéder?

Il poursuit la rue, passe une autre maison et débouche sur un ruisseau, puis une  haie qu'il longe et qui l'amène au pied du nid....vide.

 

 

  Nid-Cigognes-vide.jpg

 

"Vous ne verrez pas de cigogne, monsieur!".

Il n'avait pas vu le petit garçon d'une dizaine d'années environ qui venait de s'adresser à lui à voix basse, et pour cause: il était manifestement bien caché dans les roseaux.

- Comment peux-tu en être sûr? Lui demande François, à voix basse lui aussi sans trop savoir pourquoi.

- Ça fait des semaines qu'elles sont parties.

- Il y en a plusieurs?

- Il y en avait une, puis trois, puis deux.

- Comment cela?

- Une cigogne a eu deux cigogneaux, mais l'un est mort.

- Pourquoi tu parles tout bas?

- Je joue à cache-cache avec ma soeur.

- Mais il est récent ce nid, non?

- Oui, il a un an et demie à peu près.

- Mais avant, elles étaient où les cigognes à Schweighouse?

Le petit explique à François que son papapa (comprendre grand-père) lui raconté qu'il a connu les dernières cigognes. Un rapide calcul conduit François à estimer leur disparition dans les années 1960. Elles nichaient sur l'église protestante, juste derrière (c'était donc ça, le temple).

- C'est Marcel qui les a fait revenir, mais bon avec un produit pour les attirer! Elles étaient gênées par l'Amoxis, au début.

- L'Amoxis?

- C'est la boîte de nuit, dans la zone commerciale, elle a un faisceau lumineux.

C'était donc cela: une boîte de nuit!

François regarde à nouveau le nid, puis se  retourne, mais ne voit plus le petit. Il a repris sa cachette car sa soeur arrive.

- Dis-moi, c'est qui Marcel? demande François à travers les roseaux.

Pas de réponse. Il n'aura pas entendu...ou pas voulu entendre!

 

Alors qu'il quitte le champ par l'autre côté,  François se demande si les cigognes retrouveront le chemin de Schweighouse.

 

 

Peu de colombages, pas de cigogne: aura-t-il plus de chance avec le troisième "c": la coiffe?

 

 

 

 

 

Chapitre 3: Que sont les coiffes devenues?

 

Onze heures.

Il se retouve dans le parc si charmant dans lequel il a dormi mercredi dernier. Il s'allonge dans l'herbe.

Évidemment, il se doute bien qu'il ne va pas voir débarquer une Schweighousienne ornée d'une coiffe, de même qu'en Bretagne, les coiffes ne sont plus portées depuis longtemps, sauf pour les danses folkloriques.

 

Il se lève et se met à marcher au hasard, dans les rues de Schweighouse, espérant trouver l'inspiration. Il retombe inévitablement sur l'artère principale (la Rue du Général de Gaulle) et trouve un restaurant qui lui paraît tout à fait indiqué, même s'il est encore tôt.

 

Finalement, faute de coiffe, il pourrait bien se rattrapper avec le "c" suivant: une choucroute. Mais non, pas de chance, la carte n'en propose pas. Ce sera matelote à l'alsacienne (tout de même!) avec tagliattelles fraîches.

 

Alors qu'il vient de commander un apéritif, un couple s'atable juste à côté de lui. Des habitués manifestement. Ils parlent en alsacien le plus souvent, mais aussi en français et François comprend qu'ils connaissent bien la vie de la commune. Il tente alors sa question:

-Excusez-moi, je suis touriste ici et suis à la recherche des coiffes alsaciennes à Schweighouse. Vous savez où je peux en voir?" 

La femme lui répond:

- Si vous étiez venu l'année dernière, vous auriez encore pu les voir, mais désormais c'est fini, elles ne reviendront plus ici.

- L'année dernière? Vous voulez dire le siècle dernier!

- Non j'ai bien dit l'année dernière. Elles étaient six me semble-t-il.

-Et de grande taille encore! Renchérit le monsieur.

François n'en revient pas. Comment six femmes auraient encore pu porter la coiffe en 2009? 

- Mais que sont devenues les femmes qui les portaient?

- Elles sont retournées à Strasbourg, dans un atelier d'artiste.

François ne comprend plus. Elles viendraient de la ville! Elles seraient artistes, ou modèles?

- Mais quel âge ont-elles?

- Oh elles ne sont  pas bien vieilles. Elles étaient comme neuves quand elles sont arrivées!

- Comme neuves?

François a du mal à saisir: s'agit-il d'une expression alsacienne?

- Ah ça oui, bien tenues, et toutes bien différentes.

- L'Egyptienne était ma préférée.

- C'est elle qui a été victime d'une dégradation, avec de la peinture blanche.

- Elles décoraient la ville. Les gens de passage se faisaient photographier devant.

- Bon, deux sur le même rond-point, ça faisait peut-être beaucoup.

- Elles étaient installées sur un rond-point?

- Certaines, oui. Mais aussi sur le bord des routes.

- Une d'elles s'est retrouvée dans le centre sportif et culturel.

- Le Marcel il l'a même fait repeindre. Alors là, on a bien rigolé!

 

La conversation paraît complètement surréaliste à François. Il s'imagine des femmes bretonnes postées aux carrefours dans sa commune et arborant la coiffe locale, sortes de mobilier urbain vivant! Faire revivre une certaine tradition oui, mais tout même, pas de cette manière. Il sait le goût "germanique" pour les reconstitutions historiques, notamment pour les costumes, mais enfin, cela va un peu loin.

 

C'est alors que le propriétaire du restaurant  apporte un album photos et le tend à François en disant:

"Tenez, je les ai immortalisées".

Et là, tout s'éclaire:

 

13258101 

Il éclate de rire. Ce qui n'est pas sans vexer quelque peu le patron et ses clients.

Mais François leur explique le malentendu et tout le monde rit de bon coeur.

"En fait, cette coiffe emblématique de l'Alsace n'était pas celle de Schweighouse" lui précise la dame.

Là encore, passé recomposé, pense François. De même la coiffe bigouden n'était pas portée dans toute la Bretagne, mais uniquement dans le pays du même nom, du côté notamment de la baie d'Audierne , si chère à Pierre Jakez-Hélias. Du Cheval d'Orgueil au Cheval Blanc...  

 

François va pouvoir savourer son poisson et ses pâtes.

 

 

 

Il est 13 heures 30.

Il lui reste deux "c" sur six. Mais ceux-là sont plus récents, plus utilitaires et moins exotiques: le Crédit Mutuel et la Coop. Le patron du restaurant lui a indiqué le chemin pour les trouver. C'est sans difficulté qu'il les repère. Tout cela est dans un mouchoir de poche.

De toute façon, c'est le 14 juillet, donc jour férié: pas question d'y entrer.

Il retire quand même 20 euros au distributeur de la banque, qu'il espère dépenser en partie à la fête populaire qui ne manquera pas d'avoir lieu cet après-midi et ce soir.

Il a oublié d'en demander les détails tout à l'heure au restaurant. Alors il se dirige vers la Mairie et découvre sur la vitre une affichette qui, non seulement n'est pas du meilleur goût, mais en plus indique que la fête est passée. Elle a eu lieu la veille. Enfin, en guise de fête, les habitants ont eu droit au traditionnel feu d'artifice (pyromusical en l'occurence), agrémenté d' une buvette et d'une restauration.

Lui qui se faisait une joie de partager un moment convivial, populaire et festif en compagnie  des gens du coin, avec par exemple des jeux, une retraite aux flambeaux et un bal (pourquoi pas un bal folk qu'il affectionne tant?). Dommage.

 

 

Qu'à cela ne tienne: il décide de parcourir les rues de la commune qu'il ne connaît pas encore, et elles sont nombreuses! Il emprunte la Rue du Maire Wendling. Une dame élégante et souriante, intriguée par son accoutrement inhabituel ici de touriste-marcheur, engage la conversation avec lui.

Ni une, ni deux, il se fait inviter. Une famille nombreuse et rayonnante de vie l'accueille en toute simplicité et avec une évidence rare. Ils passent l'après-midi et la soirée ensemble, bercés par les rires des enfants. Moment merveilleux et précieux, inscrit sur aucun guide touristique.

 

Il est 20 heures. On lui propose de rester manger, mais il ne veut pas abuser. Ils échangent leurs adresses, comme on le fait dans ces cas-là.

 

 

 

 

Sa petite aventure  lui a montré combien on ne peut réduire une commune d'Alsace aux clichés traditionellement accolés à cette région. Il en déduit que les six "c" relèvent autant du mythe que de la réalité, ce qu'il appelle le passé recomposé. Il en est de même en Bretagne, et sans doute dans toutes les anciennes provinces de France. Tout dépend finalement de ce que l'on fait de ces clichés.

Il n'empêche: c'est avec grand plaisir qu'il reviendra à Schweighouse le mercredi suivant. Ce sera le 21 juillet. Peut-être en saura-t-il un peu plus sur l'histoire de cette commune décidément attachante.

 

En attendant, sa semaine touristique plus classique sera chargée, avec Strasbourg au programmme! Direction la gare de Haguenau.  

 

 

 

 

 

 

Vincent FAVRE.

 

 

 

 

 

 

Des citoyens schweighousiens
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